Compte-rendu de la carte blanche à Aldric Beckmann et Françoise N’Thépé le 3 Juin 2014 « Le visible et l’indicible »

3 Juin

La vidéo de la carte blanche à Aldric Beckmann et Françoise N’Thépé du 3 Juin 2014 « Le visible et l’indicible » est disponible sur le site du Moniteur

Comment aborder cette carte blanche ? Parler technique, faire une description exhaustive de nos projets ou partir sur nos façons de travailler ? Nous avons choisi de faire un glossaire, une recherche sémantique illustrée par quelques projets.

Le premier mot qui caractérise notre travail c’est « dichotomie » en duo, ( la division d’un concept en deux concepts contraires couvrant l’étendue d’un concept).

Le visible, c’est ce qui est perçu par la vue, une notion importante, tous les jours, c’est la façon dont on perçoit un lieu mais aussi la visibilité d’un projet , et pas seulement son image, l’émotion apportée.

Notre première confrontation au logement, au vivre ensemble, c’est la réalisation dans la ZAC Masséna dessinée par C. de Portzamparc en 2007. Le parti c’est de fractionner les volumes pour faire bénéficier chaque logement d’une qualité de plan assez nouvelle, sans couloir central, avec de multiples expositions. De libérer des espaces communs dédiés aux habitants. C’est aussi l’idée de ne pas ressembler à du logement, avec du béton coulé sur place et teinté par deux niveaux.  C’est un travail collectif qui a rencontré un certain écho. Notre plus belle récompense c’est le blog créé par les habitants qui relatait leurs émotions au moment de leur emménagement.

7 ans après, on est mis en danger, on nous demande toujours plus de compacité, on régresse, on a de plus en plus de mal à aller vers l’autre, à faire de la qualité. C’est dur de se réveiller le matin et de se dire qu’on va mal faire son boulot…

L’indicible, c’est ce qui ne peut être traduit par des mots. Quand on fait un projet, qu’on le dessine, il y a des choses qui nous échappent. Les projets se construisent quelquefois de faon intuitive,  nous n’avons pas peur de cela, nous l’assumons. Il faut se rendre compte  que dans chaque projet, il y a aussi des choses qu’on ne voit pas. Une illustration avec cette crèche à Paris près du canal Saint Martin : nous avons dessiné le « volume capable » autorisé par le POS de l’époque et coloré en bleu. C’est une modélisation liée aux règlements, la crèche en découle naturellement avec un maximum d’espace pour les utilisateurs.

Les deuxièmes mots que nous avons choisis sont « représentation » et « franc tireur ». La question actuelle, c’est comment on représente un projet ? On travaille pour les autres, notre devoir c’est de créer des usages, des émotions, de donner du sens. Nous ne travaillons jamais seuls nous nous nourrissons d’autres travaux d’artistes notamment.

En 2005 on a gagné le concours pour le Zoo de Vincennes, pour nous, la culture partagée autour de ce zoo restait le faux rocher. Nous avons enlevé tous les signes d’architecture qui s’étaient accumulés et sommes reparti du faux rocher en l’étendant, en y insérant des équipements, en le couvrant de végétation, en le transformant par endroit en serre. Pour nous le visiteur va voir l’animal et non le contraire. Ce projet devenu entre temps un Partenariat Public Privé nous a échappé, nous avons été évincé. C’est une grosse déception quand on voit le résultat actuel avec son prix d’entrée à 24 euros…

Mais nous avons été invités à concourir pour d’autres zoos, à Helsinki en 2008 sur un site de 24 hectares, le double de Vincennes. Sur cette île nous proposons de concentrer l’architecture en un seul endroit, et toujours d’inviter le visiteur chez l’animal en perturbant cette notion d’enclos. Hélas, en 2009 le projet est abandonné.

Puis la ville de Saint Petersburg nous invite sur un concours international pour un zoo sur 400 hectares. Nous remportons la consultation avant de nous apercevoir que nous n’étions pas les bienvenus dans un système crapuleux… Nous nous étions inspirés des bulles et des sphères de Peter Sloterdijk, et nous avions cherché à nous immerger totalement dans le biotope.

« Franc Tireur » est un mot auquel nous croyons. Nous aimons notre indépendance d’esprit et nous avons la chance de ne pas être étiqueté. C’est quelque chose auquel on tient, comme Kant nous voulons penser par nous même, « penser en accord avec soi-même, , penser en se mettant à la place de tout autre », faire en sorte que les gens y croient. Aujourd’hui, certains viennent nous chercher, c’est plutôt flatteur.

Ainsi à New York, le groupe LVMH nous a demandé un projet pour une nouvelle marque. A New York le luxe c’est le vide. Nous avons détruit une partie de la tour pour insérer, entre ciel et terre, le programme avec ses bars, restaurants, résidence d’artistes et musée. Un projet non retenu.

 

Autres mots de notre glossaire : crise et action

La crise c’est la rupture d’équilibre. C’est la façon de réagir, l’idée qu’il faut toujours avancer, se faufiler dans « ces temps sauvages et incertains » (titre d’un ouvrage de Patrice Goulet) , la volonté de rester soi-même et peut être qu’on revient en temps de crise vers les bases de son éducation (la peinture pour Aldric) mais aussi l’engagement dans une série d’actions  à l’agence pour continuer à réfléchir, à tenir notre rôle, malgré la crise.

Quelques exemples : la fausse plaquette lors de la polémique sur la fin de l’Hôtel Dieu, qui transforme l’île de la Cité, notamment la préfecture de police,  en hôtel de grand luxe et centre commercial chic. Cela a fait la une du Figaro ! Les journalistes étaient furieux de se faire avoir.

Nous avons également conçu une fausse fondation pour une fausse entreprise, inventée de toute pièce, à la manière d’un cadavre exquis en faisant un collage à partir de morceaux d’architecture muséale célèbre.

Avec le mouvement French Touch, nous avons monté une maison d’édition et publions un annuel « optimiste » pour montrer ce qui se passe de bien chaque année. On soutient aussi des artistes, on fait des scénographies, des projets sur la base du volontariat.

Derniers mots : histoire naturelle et positionnement

L’architecture répond à l’idée d’environnement, c’est une chose assez simple. Nous ne sommes pas des fervents de l’écologie, nous la prenons en compte, nous essayons de faire au mieux, cela doit rester une démarche naturelle. A la limite, on ne devrait même pas en parler.

Illustration avec la bibliothèque de Marne la vallée. Un énorme monolithe suspendu qui flotte, un travail sur la façade, une peau vivante avec moisissure, mousses et végétation fabriquée in situ,  une architecture simplement dessinée, avec l’idée de mettre en place cette non échelle, ce grand volume abstrait qui va évoluer avec le temps. A l’intérieur, tout est blanc. On garde un lien avec le monde qui nous entoure de façon très douce. C’est un bâtiment certifié et cela nous a demandé beaucoup d’énergie.

Le positionnement, c’est devoir manipuler des mots, des notions, des volumes, un  travail de justesse pour proposer la réponse la plus juste sur la position d’un bâtiment, son rapport aux autres, par rapport aux vues, à la lumière. Il faut faire respirer l’architecture. Quelques projets pour illustrer ces préoccupations, à Evry un ensemble de logements en îlot ouvert. A Rennes, avec  la construction de logements étudiants dans une tour monolithe et un grand parking agrémenté de grands tiroirs dorés qui font office de jardinières.

On travaille aussi à l’étranger. A Berlin avec un projet pour densifier la Karl Marx Allee (125 mètres de large) et une exploration de la mixité et des partages possibles pour habiter et travailler différemment.  A Vienne en Autriche avec le concours pour 240 logements sur d’anciens studios de cinéma. Nous avons joué avec l’échelle et cherché un rapport assez doux avec le voisinage, avec des espaces collectifs soignés.

Beckmann et N’Thépé forment un duo étonnant, naviguant entre une démarche très intellectuelle et une architecture solide, intuitive et innovante. Ce qui les caractérise le plus reste peut être cette curiosité sans limite qui nourrit leur travail comme leur générosité à partager leurs questionnements et leur démarche.

Pas encore de commentaire, à vous la parole!

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