Compte rendu de la Carte Blanche à Bernard Desmoulin, la beauté d’Ava Gardner, le 5 Février 2015

9 fév

C’est toujours agréable de parler de son travail. Cela permet de rendre visible un fil conducteur de projet en projet. J’ai fait une sélection de projets qui retrace trente ans d’architecture, certains importants, d’autres petits, on s’attache d’ailleurs aux petits qui sont moins bavards.

Pourquoi  ce titre, la beauté d’Ava Gardner ? Parce que ce mot, la beauté, a disparu au XIX siècle de l’enseignement de l’architecture puis du discours des architectes. Pourtant la beauté a une vertu essentielle, celle de la permanence. Il y a des beautés. Pour Baudelaire c’est le classique plus l’anomalie, pour Malaparte, c’est une frivolité sérieuse.  On a une belle illustration avec la villa Malaparte à Capri, un petit Parthénon contemporain. C’est une anomalie par sa situation insolite sur ce petit rocher, elle concentre toutes les dramaturgies qui concernent l’architecture.

Au contraire ce tableau « Mélancolie d’un soir » de Chirico est inquiétant et prémonitoire des paysages contemporains avec des objets tous magnifiques qui n’ont aucun lien les uns avec les autres, aucune échelle, l’individu, réduit à son ombre, a disparu, il ne parle que de vide. Il a quelque chose d’angoissant qu’il ne faut pas faire.

J’aime cette image de deux entrepôts sur un lac. Une belle architecture. On vient de quitter un siècle plein de théories, on est redevenu complétement nu par rapport à l’histoire comme si toute l’histoire de l’architecture avait disparu. Cette image m’a fait beaucoup travaillé.

Ce lieu multi-confessionnel est un de mes premiers projets. On n’a fait que mettre en valeur le site avec l’idée de faire disparaître l’architecture sous la végétation. Cette dernière se venge, elle reprend le dessus.

Le narcisse du Caravage est une référence que j’utilise beaucoup. On peut trouver son complément dans son reflet. Sans le reflet la figure n’existe pas. C’est cette idée qu’on a travaillée pour ce restaurant du ministère des Affaires Etrangères dans le septième arrondissement. Une verrière plate pour éclairer un sous sol, une pergola, des poiriers er des pommiers qui bordent le ruisseau de verre pour déjeuner au bord de l’eau.

Une même démarche dans un autre contexte pour le musée de Sarrebourg. Un musée de plus de 4 000 m2 dans une petite ville de 15 000 habitants, un projet fou, le plus gros équipement d’une ville que personne ne connaît. On peut rendre hommage à des élus qui ont des ambitions culturelles incroyables. On s’est inspiré de la volumétrie simple des grands entrepôts de Lorraine et on a dessiné trois chais. Les formes sont extrêmement simples, avec un travail sur les matériaux, cuivre, inox, béton brut, et de l’eau, toujours le reflet sur l’eau. Le bâtiment trouve ses véritables proportions avec son reflet. C’est jeu de matières et non un jeu de formes. On essaye de travailler sur l’intemporalité, de garder à l’intérieur le côté rugueux qui correspond à l’aspect rugueux des œuvres présentées.

A Mexico il s’agit de transformer en médiathèque l’ancienne ambassade de France abimée par un tremblement de terre. Je propose, une fois sur place, de créer un lieu qui ait un rapport avec le mode de vie mexicain. On redéfinit le programme et on travaille sur l’espace extérieur, avec un vocabulaire simple. L’eau vient créer des reflets avec assez peu de moyens. On cherchait une certaine pureté avec un minimum de structure, tout le projet se fait à partir de cet arbre magnifique. L’idée c’est de créer un havre de paix dans une des villes les plus chaotiques du monde avec une grande économie et des recherches sur la matière.

On a travaillé dix ans sur l’aile de Marsan du Louvre pour le musée des Arts Décoratifs. Il s’agissait de mettre en scène des objets, on trouve du sacré et du profane, du sérieux et du futile, de l’ancien et du contemporain. On n’a pas touché aux façades, on a laissé filer plafonds et planchers et dessiné des vitrines. La difficulté c’était de trouver une sorte de souplesse avec des objets qu’on ne connaît pas.
Autre projet, le grand carré des communs du château de Versailles dessiné par Mansart, en ruines. Cet ancien hôpital militaire abrite désormais les services de l’établissement public du château, 24 000 m2 sur 80 mètres par 80 mètres et cinq niveaux. A la rigueur des façades, s’oppose des pièces toutes différentes à l’intérieur. On nous impose de garder les enfilades. Cette prescription nous permet de faire un vrai projet et de contrer les demandes des utilisateurs. La difficulté réside dans le passage des réseaux et de rendre l’évidence à ce lieu. Tout en le cloisonnant. On a inventé un système qui laisse filer plafond et sol et n’occulte pas la lumière naturelle avec une disposition de plein et de vide. Un travail sur les matériaux, un vocabulaire simple pour identifier très clairement les rajouts.

A l’abbaye de Cluny en Bourgogne le programme prévoit la construction d’un restaurant universitaire et des espaces de réception. On a gagné le concours en proposant un bâtiment revêtu d’acier Corten. Les commanditaires ont cru que c’était du bois et on a gagné le concours. Ils ne voulaient pas d’un bâtiment neuf. Avec ce matériau  on ne  faisait pas une ruine mais presque, quelque chose qui parle du provisoire, une image énigmatique qui se coule dans le paysage et le contexte. Il est presque invisible, on ne le voit pas et paradoxalement il a une charge poétique.

Pour le collège Sainte Marie de Neuilly on a poursuivi ce travail sur la matière avec ce programme de studios pour les sœurs âgées et de restaurant pour le collège. Rien n’est au nu de rien, on a joué avec l’épaisseur et non la hauteur. On a tout exagéré, avec des jeux sur les volets et de grandes ouvertures.

A Montreuil, rue de Paris, pour ce centre d’art contemporain il fallait faire un signal, un lieu énigmatique pour inciter des gens qui n’ont pas l’habitude de fréquenter ce genre de lieu à venir

On avait Carte Blanche pour ces 100 mètres carrés. On a fait une sorte d’allégeance à la grande maison bourgeoise d’à côté, une roulotte, quelque chose de provisoire avec une construction de  2,5 mètres de large sur 20 mètres de long. A l’intérieur on regarde ce qu’il y a dehors, on est dans une sorte de périscope. Le bâtiment pose aussi la question de l’art contemporain. Je reste moi-même déconcerté par ce qu’on y présente.

 

On vient de livrer un conservatoire dans le douzième arrondissement près de la gare de Lyon un contexte un peu triste et gris. On ne pouvait pas dialoguer avec. On a proposé une sorte de flacon de parfum accroché aux murs mitoyens et formant un vide au milieu avec un éclat du à la céramique. Le bâtiment change de couleur à peu près toutes les heures.

Au contraire pour le musée de Cluny à Paris, on pouvait dialoguer avec la vieille maison romaine, les fouilles des thermes et le bâtiment du XIX siècle. Une petite intervention de 400 m2 pour rendre visible le musée depuis le boulevard saint Michel et aménager l’accueil, la librairie et une salle d’exposition.

Enfin mon dernier projet fait référence à la première image présentée des hangars sur l’eau. Il s’agit de salles de conférences pour un centre de séminaires sur un lac de Picardie. Encore une histoire de reflet et de recherche de simplicité.

La demande d’architecture n’existe pas à proprement parler, c’est à nous de l’apporter, à nous d’exploiter un patrimoine en commun. D’expliquer, d’être pédagogique. Je ne me souviens pas de problème majeur parce que j’explique, parce que j’essaye d’éviter le caprice et la gratuité. Une question demeure : Pourquoi l’architecture n’est pas toujours  capable de provoquer des émotions  comme le cinéma par exemple ?

Compte rendu établi par Elisabeth Pélegrin Genel

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