Compte-rendu de la Carte Blanche à Jérôme BRUNET du 14 Avril 2015, « La leçon de Venise »

18 Avr

Il y a un oeuvre de Carpaccio de 1493 qui représente la belle histoire de sainte Ursule, en une succession de scènes, du massacre des barbares aux funérailles de sainte Ursule.
Quand Le Corbusier réfléchit à la conception d’un hôpital pour Venise, il note dans son carnet (tome 4) de se procurer une carte de ce tableau. En effet, il s’inspire de Sainte Ursule et dessine une chambre d’hôpital avec la lumière zénithale, un lit surélevé et des jardins. Il conçoit la sérénité d’une chambre. Il meurt peu après et c’est le dernier dessin peint sur le fameux tableau noir de la rue de Sèvres. Il travaillait donc sur cet établissement de 1000 lits, il avait mis deux ans à accepter cette commande : « Comment construire à Venise ? Il faut trouver l’échelle, disait-il, il faudrait bâtir sans bâtir. » Il propose d’étaler une nappe avec une alternance de patios, avec une vision assez paysagère, soit un hôpital horizontal alors qu’en France à cette époque en 1965, on construisait des hôpitaux-tours. Avec ce parti, les chambres au dessus, la partie technique et logistique dessous, l’hôpital n’est pas un organisme statique, et il pose les prémisses des problèmes qu’on rencontre aujourd’hui. Jacques Lucan le qualifie d’hôpital révolutionnaire.

En 2000, l’agence réalise un bâtiment tout en bois pour des enfants malades à Palavas les flots, qui a beaucoup plu et nous avons été sélectionné pour des concours hospitaliers et gagné celui de Cannes. Cela nous amène à réfléchir à ce qu’est aujourd’hui la médecine, à revisiter les grandes typologies : hôpital pavillonnaire, hôpital monobloc hôpital tour sur socle de plateaux techniques, hôpital poly-blocs, en damiers, jusqu’au monospace actuel. Les progrès de la médicine s ‘accélèrent,  l’hébergement diminue et le plateau technique est de plus en plus grand.

On met 10 ans à construire un projet, on ne peut pas faire l’économie de ce qui se passera dans dix ans et après, le projet doit pouvoir évoluer, c’est cette constatation qui nous conduit au concept de monospace, à l’image de la voiture, pour l’hôpital de Douai en 2001, c’est-à-dire un projet qui ne spécifie pas les fonctions, qui leur permet d’évoluer, de déborder, de se rétrécir pendant le temps d’élaboration.

Les programmes sont énormes, 90 000 m2, 4 500 pièces à mettre ensemble et à aménager, avec tout le monde qui veut être à côté de tout le monde. La maquette numérique est une aide indispensable, on s’y est mis dès 2005. Dans le BIM, c’est le I qui est important « informative », il faut avoir des solutions évolutives et surtout ne pas perdre des informations si on modifie, ce qu’on fait en permanence, et c’est ce que nous apporte le BIM. C’est comme un immense puzzle, on s’inspire aussi du rubik’s cube, comment mettre trois services les uns avec les autres, du jeu tetris, il faut toujours une case vide pour changer….

L’hôpital de Marne la  Vallée se situe sur un  terrain plat et vide, nous avons dessiné un volume unique, homogène, une boite blanche quasi-aveugle. On revient à Corbu et à sa maison domino avec le plan libre, une ossature en béton, pas de retombée de poutres, des poteaux situés en retrait de la façade.

La structure d’un hôpital, c’est d’abord une trame de 7 à 8 mètres, on installe ensuite les invariants, des patios pour apporter la lumière, le cloisonnement, les sanitaires. Avec ce parti du monospace, il n’y a pas de limite, pas de frontière entre les différents services, ils peuvent déborder l’un sur l’autre, ils peuvent s’agrandir, on a pu ainsi densifier de 10 000 m2 la psychiatrie. C’est un bâtiment extensible. On le souhaitait le plus neutre possible, avec des façades respirantes qui s’allument le soir, avec un jeu assez savant sur le verre. Il faut penser la pérennité du bâtiment, veiller à ce que la poussière ne s’accroche pas. La pluie le lave, il reste propre même sans maintenance, on réalise de grandes économies de nettoyage. Aucun organe technique n’est visible, on a tout géré, tout contrôlé pour que le bâtiment soit le plus abstrait possible, le plus lisse possible.

Le défaut d’être très homogène, de manquer parfois de repères est contrebalancé avec le travail sur les patios revêtus d’aluminium coron qui change de couleur en fonction de la lumière et avec une relation au ciel qu’on voit de partout, tout le temps, comme le paysage, aussi bien des chambres que des lieux de travail

A Belfort-Monbéliard, nous avions un site vierge en pleine forêt, un terrain en pente et dessiné un bâtiment homogène de 270 mètres de long sur 100 de large avec une rue intérieure et des repères, les patios pour éviter le côté labyrinthique. Les parties opaques en bois  sont recouvertes d’une plaque de verre pour éviter que le bois ne grise et garder la fraîcheur qu’on attend d’un hôpital qui a peu de moyens pour l’entretien, il y a des jeux de façades avec des stores vénitiens dorés, on entre au centre.

 

Il n’ y a pas de conception unique, le concept reste le même mais on peut adapter la figure : à Chambéry, nous avons reconstruit sur lui même l’hôpital, 74 000 m2, en épousant la géographie du site.

A Genève, il s’agissait de construire 450 lits dans un bâtiment épais et très compact, nous avons créé des patios horizontaux, de grandes loggias comme des fenêtres urbaines qui viennent apporter de la lumière.

Enfin dans ce dernier projet à Paris pour l’Institut de la Vision, nous avons repris nos études sur le verre et épousé le gabarit parisien. Des façades comme des vitraux avec des éléments simples qui nous permettent de brouiller l’échelle et d’avoir une écriture contemporaine dans ce tissu de faubourg.

Toujours à Paris pour le musée du Louvre, nous avons expérimenté le verre dans ses dimensions structurelles avec des poutres en verre et une verrière plate pour apporter un maximum de lumière sur trois niveaux en sous sol. Chaque poutre supporte une tonne. Les  essais avec le CSTB ont montré qu’elles résistaient jusqu’à 12 tonnes et ne cassaient pas brutalement. Mais nous n’avons pas pu généraliser cette expérience à cause du problème de feu.  Pour le centre administratif de Saint Germain en Laye nous avons expérimenté des poteaux en verre insérés dans des sabots. Mais le problème du feu demeure et empêche la diffusion de ces innovations technologiques.

Enfin pour conclure un projet pour la gare d’Issy les Moulineaux, afin de vous montrer que nous ne faisons pas uniquement des hôpitaux mais que nous continuons nos recherches sur le verre pour éclairer des sous-sols profonds !

Compte rendu établi par Elisabeth Pélegrin-Genel

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