Compte rendu de la carte blanche...
... à Françoise–Hélène Jourda
Cycle « Vers une architecture de bio-logiques… »
« Vers une architecture citoyenne »
Mardi 3 Février 2009
Depuis ma première carte blanche ici même, il y a dix ans, j’ai beaucoup évolué. Je suis architecte et j’ai la chance de ne faire que des projets développement durable, BBC, etc. c’est-à-dire de travailler dans mon domaine depuis toujours. J’ai une société EO.CITE qui réalise des cahiers des charges pour des éco-quartiers, des bilans, du conseil, etc. Et je suis enseignante à Vienne, je dirige un département sur architecture et développement durable, avec des contrats de recherches.
Je parle beaucoup, je suis une militante du Développement Durable.
Mes convictions sont qu’il faut penser aux générations futures et préserver les ressources du sol, de l’air, de l’eau, des matériaux et bien sûr, mais en dernier, l’énergie Il faut également penser à l’énergie grise, et privilégier le réutilisable ou sinon le recyclable.
Je suis une femme heureuse, très heureuse parce que les sujets sur lesquels je me battais depuis trente ans sont enfin devenus de sujets honorables, voire à la mode : Au début des années 80 on travaillait dans une grande économie de moyens, c’était l’époque de la chasse au gaspi, on était conscient des problèmes d’énergie et d’écologie
Puis il y a eu un tournant avec les grands chantiers du président, l’architecture prend un A majuscule, on construit de futurs monuments, on en oublie l’usage, pour qui et pour quoi on construit… A cette époque, pour l’école d’architecture de Lyon, on a réalisé la première façade double peau avec l’idée de transférer l’air chaud d’une façade à l’autre. Elle n’a pas bien fonctionné mais j’en tire comme enseignement qu’il faut essayer à tout prix…
On a continué notre chemin avec des maisons en pisé, en brique, des maisons démontables, avec des éléments préfabriqués. A chaque fois, on teste, on expérimente. Une vie professionnelle est faite de haut et de bas : dans les années 80/90 on avait une véritable difficulté à se faire entendre des maîtres d’ouvrage. Cela passait si on soignait notre discours en parlant par exemple, à propos de toiture végétale, de cinquième façade verte mais en laissant de côté les arguments purement écologiques. C’était un discours assez schizophrène. Aujourd’hui on peut parler, discuter. Dans ma pratique, ma responsabilité c’est de proposer à un maître d’ouvrage tout ce qu’il ya de mieux par rapport aux enjeux environnementaux, après il choisit, il accepte ou non, selon son budget, parce que évidemment il y a un surcout. On négocie, on cherche un compromis.
Le retard français
En France, nous avons 18 ans de retard, je le mesure par rapport au centre de Herne Sodingen qui demeure un projet inégalé dans ses ambitions. Or, j’ai gagné l’année dernière en France un projet qui a les mêmes ambitions. Voilà, comment je calcule notre retard.
Mais on a une force en France avec notre caractère du « tout ou rien» et notre centralisation : On peut tout à fait rattraper notre retard. N’oublions pas que le Grenelle c’est inouï et totalement impensable dans n’importe quel autre pays. La prise de conscience a eu lieu, on peut désormais imposer, obliger, si on continue comme on est parti, on pourra prendre le leadership en Europe.
Je travaille avec les allemands et les différences culturelles sont énormes. La relation maitre d’ouvrage/architecte est très difficile, surtout pour une femme, en Allemagne. Les allemands sont très en avance sur l’énergie mais sur les matériaux par exemple on a cheminé ensemble
. Les priorités du DD ne sont pas les mêmes. Sur le projet de Herne Sodingen, par exemple, l’enjeu était de construire la grande serre le plus vite possible pour que les ouvriers travaillent ensuite à l’abri. L’autre souci était de ne pas supprimer d’emplois dans les alentours par des systèmes automatiques (les carreaux ne sont pas nettoyés par des machines mais par des agents d’entretien)
Les charpentiers et moi
J’ai un amour immodéré du bois, il y a d’ailleurs plus de femmes dans la filière bois que dans la filière béton, le bois sent bon, il est doux, il est magique en terme de DD et puis il y a les charpentiers qui sont des gens exceptionnels qui savent vous parler. Charpentiers mais aussi menuisiers, acteurs de la filière sèche, ce sont des gens formidables qui vous comprennent. Si je le pouvais je ne ferais que des bâtiments en bois….
Je ne sais pas à quoi vont ressembler mes bâtiments quand je les dessine, je m’interdis de savoir, le bâtiment est le résultat de ma pensée et cette pensée s’élabore tout au long du projet, je n’ai pas d’idée à priori. Au départ mon bâtiment est laid après il devient beau : la beauté c’est le sens. Je suis mal à l’aise avec les concours, c’est un drame pour moi, je ne peux pas présenter des images du projet puisque le travail n’est pas fait, alors je montre des illustrations, mais pas des images du projet.
Je pense qu’il faut construire des bâtiments « biodégradables », anticiper des usages et des vies différentes et multiples. C’est pour cette raison que je suis contre la propriété artistique (pas pendant l’élaboration et la réalisation du projet bien sûr) mais après la livraison d’un bâtiment, il faut qu’il appartienne à tous, qu’on puisse le faire vivre, le modifier, l’adapter à de nouvelles problématiques. Il n’appartient pas à l’architecte : Quand on fait un cadeau on ne le reprend pas.
Il faut toujours penser aux changements d’usage, je plaide pour des bâtiments pas trop épais de bureaux, 16 mètres ca va après on ne peut pas les reconvertir en logement si on a besoin.
Des bureaux à énergie zéro à Saint Denis
Le chantier du bâtiment énergie zéro à saint Denis va démarrer en mars. Il s’agit de bureau en blanc avec une maîtrise d’ouvrage privée et donc, une vraie problématique économique. Le commanditaire est sensible à la valeur patrimoniale. Je pense qu’on ne reculera plus par rapport aux enjeux et au Grenelle de l’environnement, la prise de conscience est là. On a été confronté au problème de la compacité pour minimiser les déperditions. On nous demandait aussi une référence à l’urbain, « un geste quoi, un peu d’architecture, madame Jourda ! ». On a travaillé sur l’enveloppe en dessinant des façades non pas verticales mais légèrement inclinées pour rejoindre les points de gabarit imposées.
Est-ce que les préoccupations environnementales et le souci de limiter les besoins briment la création, je ne le pense pas, non il faut penser autrement, explorer d’autres façons de faire. Bien sûr l’architecture explosée, les formes désarticulées c’est fini, le problème, c’est la compacité, tout est à réinventer à partir de là. Elle n’est pas évidente, pour le logement par exemple c’est difficile, il faut aussi faire des logements plus petits mais avec toutes les pièces parce que ça coute cher, l’espace c’est bien, mais c’est du luxe. Dans ce projet, on a fait des balcons comme des passerelles suspendues pour éviter ponts thermiques, il faut innover en permanence.
Le sujet du développement durable est une grande chance pour les architectes qui doivent être des acteurs du développement et des citoyens encore plus responsables que les autres.
Le rapport Borloo
J’ai trouvé un interlocuteur attentif et engagé. Le premier rendez-vous, je suis restée 1 H 30 et je lui ai parlé d’énergie grise. Le problème n’est pas seulement l’énergie : tout le monde est convaincu par son expérience et son porte monnaie, de la nécessité d’agir. Les ressources sont de plus en plus rares tout le monde le sait. Il est urgent de se pencher aussi sur l’énergie grise, celle contenu dans ce qu’on importe, consomme, construit
Par exemple le Maroc exporte son sable et son eau. Du moins celle contenue et nécessaire (en grande quantité) pour la production des fraises et des tomates exportées. Les labels, les certifications multiples, je ne suis pas contre une évaluation mais actuellement c’est le bazar.
La démarche HQE c’est un outil qui a été particulièrement utile à ses débuts maintenant il faut aller plus loin. Elle ne valorise pas ceux qui font mieux. Il y a urgence à concevoir une véritable grille d’évaluation pour mesurer l’impact environnemental, l’empreinte écologique et sanitaire et pas uniquement l’efficacité énergétique.
On vient de gagner avec Philippe Madec un gros projet au Maroc qui a obtenu le soutien de WWF et Greenpeace. C’est un projet extrêmement ambitieux sur le plan énergétique avec l’idée d’être totalement autonome grâce aux énergies renouvelables et à des systèmes de pompage de l’eau avec de l’énergie solaire et éolienne pour fabriquer de l’électricité la nuit, quand on a besoin. J’espère qu’on arrivera à le faire.
La halle Pajol à Paris est aussi un projet très innovant et ambitieux en bois, totalement en bois. On ne pourra peut être pas tout faire mais au moins on aura essayé. On vise la RT 2005 moins 78 %. Et si on est encore meilleure on sera à énergie positive.
Le vrai enjeu bien sûr c’est la rénovation, qui représente 96 % du parc bâti. Dans le rapport Borloo je plaide pour un ravalement thermique, mais personnellement je ne fais pas de rénovation.
Il faut réfléchir à la valeur des bâtiments qu’on possède, on veut trop souvent démolir. On part de l’idée que la rénovation doit être moins chère que la construction. Mais pour une rénovation de qualité, il faut dépenser autant que pour une construction neuve et de toute façon, on aura économisé le prix de la démolition.
Je suis clairement contre les tours de grande hauteur et pour une ville dense, mixte et flexible. On ne sait pas faire des tours à 40 ou 50 kwh/an/m2 . Les tours sont coûteuses en matériaux et en maintenance. Deux vigiles, en bas, qui surveillent l’accès unique à une tour, ça me pose des problèmes. On dit qu’on met des espaces publics tous les x étages et on occulte ce contrôle. C’est assez contradictoire.
Il faut arrêter de vouloir faire des bâtiments mieux qu’hier et mieux que demain, et rester humble. Je plaide pour une nécessaire culture du doute…
Compte rendu établi par Elisabeth Pélegrin-Genel www.archinov.com
