Dans Le Monde du 24 mars, un article signé Frédéric Edelmann avait excité notre curiosité : « la magie architecturale du quartier Masséna ». Le dithyrambe se développait ensuite sur une bonne demi page, autour de deux photos en couleurs de deux réalisations remarquables : l’une montre des balcons agrémentés d’avatars en béton verts d’une végétation répétitive, attribués à Christian de Portzamparc (alors qu’une plaque est apposée au rez de chaussée, sans doute pour éviter que ne se reproduise pareille confusion, et mentionne Badia et Berger comme auteurs). L’autre découpe sur un ciel bleu d’azur une masse gris foncé qui émerge d’un tas de terre, dont l’article nous explique qu’il s’agit de « la métaphore composite d’un alambic et d’un ordinateur, sympathique machine phosphorescente et bouillonnante. »
ARCHINOV se devait de prendre connaissance d’un ensemble marqué de tant d’innovation. l’expertise a été confiée à une délégation de ses adhérents qui s’est fixé rendez-vous le ... pour arpenter les chemins de ce « bocage urbain ».
Le parcours débutait par une méditation au dessus des voies ferrées dominées par les tours de la bibliothèque. Après quelques pas sur l’avenue de France (dont l’article du monde ignore totalement les noms des « vedettes » qui ont commis cette « opération classique de basse promotion » et qui n’auraient « ni queue ni tête »), nous plongeons vers la rue du Chevaleret, au pied de la falaise érigée sur les voies ferrées. Un petit clin d’œil en passant au bâtiment délavé d’une célèbre secte et d’un auteur oublié, et nous repartons à l’ascension de la colline par les escaliers de Fortier : c’est bien dans cette transition que se situe toute la difficulté du raccord avec la ville préexistante, et la halle Freyssinet, malencontreusement implantée dans une frange similaire, est bien gênante.
Nous retraversons l’avenue de France pour basculer sur la face opposée et découvrir le site historique des Grands Moulins de Paris, ou du moins les deux vestiges aménagés en université par Michelin et Riciotti. L’accès de la grande esplanade nous étant interdit par le chantier de la passerelle inachevé, nous poursuivons notre périple vers la rue de Tolbiac. En chemin, nous savourons la promiscuité esthétique entre le groupe scolaire épuré de Bolze et Rodriguez avec le squatt des Frigos, ses fresques et ses abords de plantations sauvages. Et si on laissait le choix aux écolier du cadre de leur école, que choisiraient-ils ?
Ayant rejoint le quai, où le fleuve automobile nous prive de la vue du fleuve aquatique mais nous gratifie du vacarme des chutes du Niagara, nous pressons le pas pour retrouver l’esplanade de l’université. Dommage qu’il soit trop tôt pour découvrir les jarres rubescentes qui, à la tombée de la nuit, animent de leur incongruité l’austère façade grise des Moulins.
Avant de rejoindre le lieu de nos agapes, quelques découvertes ambiguës balisent encore notre itinéraire et notamment un ensemble en béton lasuré lie-de-vin et jaune, dont le ravalement a sans doute reçu un orage précoce. La traversée de la « volière du Jardin des Plantes » peu appréciée par Edelmann en dépit de la notoriété de ses auteurs, offre pourtant un exemple intéressant de restructuration d’un entrepôt des années 80 pour l’insérer dans la vocation nouvelle du quartier.
L’école d’Architecture de Frédéric Borel marque la fin du parcours. L’architecte, encombré par le reste de la SUDAC qu’on lui a confié avec le terrain de son projet, semble s’être écarté au maximum de cet étonnant voisin : coincé contre les voûtes qui supportaient les voies ferrées de la Petite Ceinture, il a dû alors percher son bâtiment pour qu’on puisse pleinement l’admirer depuis le boulevard Masséna. Comme un malheur n’arrive jamais seul, la maison du Directeur (de l’ancienne usine) trône toujours au milieu du trottoir. Privée ainsi de toute dignité l’entrée de l’école a donc été renvoyée dans la cour de service, en arrière ; et se fait par une rue dont le nom n’est pas affiché.
Un tunnel métallique permet de pénétrer dans le terrier, gardé par une escouade de vigiles plus ou moins assez remontés.
La bibliothèque se voir récompensée d’avoir renoncé au bâtiment moderne, et bénéficie d’un espaces étonnant dans la nef de la SUDAC simplement rénovée.
La cafétéria quant à elle nous ramène au ras du trottoir, à deux pas d’une Seine invisible : le fleuve, vers lequel le bâtiment semble entièrement tourné, constitue la grande frustration du projet : en étage, la vue est chichement rationnée par une façade héritée des cartes perforées des ordinateurs de l’époque héroïque.
Nous n’avons pas rencontré les bonobos et chimpanzés que Frédéric Edelmann voyait surgir au milieu de cette « collection de modèles architecturaux rares, extravagants, bizarres ». Sauf peut être certains d’entre nous, au retour du pot de l’amitié partage à la cafétéria de l’école d’architecture. Nous avons parcouru un quartier « maitrisé », où l’ego (lego ?) pour s’exprimer dans le carcan du gabarit de l’îlot ouvert, doit faire appel à tout le catalogue PoinP des revêtements de façade pour se démarquer du voisin. Seul Frédéric Borel résiste et parvient à placer par deux fois ses volumes fracturés, emboîtés, habillés, perforés.
Patrice Bazaud